La fête n’est pas une fuite
Joram VuilleSamedi 13 juin
Il y a des concerts qu’on vient écouter, d’autres qu’on vient traverser. Kneecap appartient à la deuxième catégorie. On pourrait raconter simplement l’arrivée du groupe irlandais sur scène. Les messages sur l’écran géant. Le boom bap qui claque. Les basses qui résonnent. Les cris. Les corps qui s’écartent puis se resserrent. Cette énergie un peu folle, un peu sale, tellement nécessaire, qui fait avancer la foule comme une seule vague. On pourrait parler du rap, de l’humour, de la provocation, de cette manière de ne pas demander la permission. On pourrait faire une récap. Mais ce serait trop petit.
Parce que Kneecap ne vient pas seulement de Belfast avec des morceaux à jouer. Le groupe vient avec une langue. Une langue que l’histoire coloniale britannique a longtemps voulu effacer, ranger dans les marges. Kneecap la porte aujourd’hui à travers des enceintes dans le monde entier. Ils la crient, la rappent, la font danser. L’irlandais n’est alors plus une curiosité. Il devient un langage universel, une preuve de vie. Une manière de dire : nous sommes encore là. Et c’est peut-être avec cela que leur musique commence à parler d’autre chose. Pas par opportunisme. Pas comme un slogan vide. Comme une résonance.
Quand un peuple doit se battre pour garder ses mots, pour retrouver son indépendance, il comprend quelque chose des peuples à qui l’on conteste le droit de raconter leur propre histoire. Alors la Palestine et le Liban entrent dans le concert sans vraiment avoir besoin d’être annoncés. Ils étaient déjà là. Dans les images que nous voyons depuis des mois. Dans les conversations qu’on évite parfois. Dans les silences qui pèsent. Dans cette question simple et terrible : qui a le droit de dire sa douleur sans qu’on commence par lui reprocher le ton ?
Jeudi, la direction de Festi’neuch écrivait qu’il fallait continuer à faire la fête en rêvant d’un autre monde. Que la joie pouvait être un acte politique. Que dénoncer un génocide et rappeler le droit, la justice, la dignité d’un peuple et des civil·es, ce n’était pas sortir du cadre. C’était peut-être, au contraire, refuser que le cadre devienne trop petit. Samedi soir, Kneecap a donné un corps à ces mots.
Un corps bruyant. Malpoli. Inconfortable. Un corps vivant qui nous rappelle qu’une fête n’est pas forcément une fuite. Qu’elle peut être un endroit où l’on reprend de l’air. Où l’on crie parce qu’on refuse de devenir silencieux. Où l’on danse, non pas pour oublier les morts, mais parce que la vie aussi doit rester debout. C’est peut-être ça, le plus fort avec Kneecap.
Sous les basses, sous cette insolence irlandaise, il y a quelque chose de profondément sérieux. Une langue qu’on n’a pas réussi à faire disparaître. Une mémoire qui refuse de se tenir tranquille. Une solidarité qui traverse les mers, les frontières, les festivals, les malaises. Alors oui, c’était un concert.
Il y avait des lumières, beaucoup de lumières. Le lac pas loin. Les bières. Les bras levés. Les textes qu’on ne comprenait pas mais qu’on recevait quand même. Il y avait ce désordre joyeux qui donne à Festi’neuch sa part de liberté. Et au milieu de tout ça, il y avait Belfast. Il y avait Gaza. Il y avait les peuples qui tiennent debout dans leurs mots, leurs chansons, leurs colères.
On était venus découvrir un groupe. On est repartis en se rappelant que la fête n’est pas forcément l’inverse de la lutte. Qu’elle en est parfois la respiration. Et que, sur une scène de festival, la vie peut relever la tête.
📸 Adèle Loeffler
Joram Vuille