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tellement 14.06.2026

Le son qui reste

Joram Vuille

Dimanche 14 juin


Avant même les premiers concerts il y avait déjà une phrase qui circulait dans le festival. Elle passait entre les stands, longeait les scènes, traversait les files, disparaissait derrière un comptoir, revenait sur le torse d’un bénévole qui marchait vite parce qu’il manquait quelque chose quelque part. On ne la lisait pas toujours. C’est souvent comme ça avec les phrases imprimées sur les t-shirts. Elles accompagnent les gestes. Elles se mélangent au bruit. Elles deviennent presque un décor. On les voit sans les lire parce qu’un festival avance trop vite pour qu’on retienne tout. Cette année, sur les t-shirts des bénévoles, il y avait ces mots :

Le son qui transperce l’âme et nous transporte ailleurs.

Au début, on pouvait croire à une belle formule. Quelque chose qui sonne bien sur du tissu, entre deux logos, deux horaires, deux services. Mais portée pendant quatre jours par celles et ceux qui font tenir Festi’neuch, la phrase a changé de sens. Elle n’était plus seulement écrite. Elle travaillait. Elle passait d’un stand à l’autre. Elle accompagnait les verres servis, les bracelets attachés, les questions posées trop vite, les barrières redressées, les chemins indiqués, les sourires donnés même quand la fatigue commençait à gagner.

On parle souvent des artistes, des concerts, des scènes, des têtes d’affiche. C’est normal, c’est pour eux qu’on vient. Pour ce moment où la musique monte, où la foule se serre, où une chanson devient soudain plus grande que l’enceinte qui la diffuse. Mais un festival ne tient pas seulement par le son. Il tient par celles et ceux qui lui permettent d’arriver jusqu’à nous. Ces bénévoles qui donnent une forme à l’ailleurs. Qui construisent, pour quelques jours, une Cité au bord du lac. Une ville avec ses portes, ses chemins, ses lumières, ses règles, ses imprévus, ses fatigues, ses retrouvailles. Une ville qui n’existe pas le reste de l’année et qui, pourtant, paraît soudain évidente dès qu’elle apparaît.

On y arrive avec sa semaine sur les épaules. Ses messages en attente. Ses soucis. Ses horaires. Sa fatigue. Son âge aussi, parfois. On entre sur le site et, sans vraiment s’en rendre compte, quelque chose change d’angle. Le son transperce l’âme. La formule est grande. Presque trop grande. Et pourtant, à la fin, elle dit peut-être exactement ce qui s’est passé.

Parce que le son ne traverse pas seulement les oreilles. Il passe par les corps. Il réveille des souvenirs. Il ouvre des portes qu’on croyait fermées. Il ramène des gens qu’on pensait avoir perdus. Il nous rend plus jeunes pendant quelques minutes, ou plus vieux d’un coup. Il nous rapproche des autres. Il nous déplace juste assez pour que le monde, un moment, semble moins lourd. Il nous transporte ailleurs. Pas dans un ailleurs lointain. Pas forcément plus beau. Pas forcément plus simple. Mais ailleurs quand même. Un peu à côté de nous-mêmes. Un peu plus proches de ceux qui nous entourent. Un peu moins seuls dans le bruit.

Et puis vient le moment où cet ailleurs commence à se replier. Les derniers concerts passent. Les derniers verres se vident. Les groupes d’amis cherchent encore à prolonger quelque chose. Les bénévoles continuent. Il faut encore orienter, servir, ranger, répondre, sourire. Il faut encore faire tenir le monde quelques heures. C’est peut-être là qu’on comprend le mieux la phrase du t-shirt.

Le son qui transperce l’âme et nous transporte ailleurs, ce n’est pas seulement celui des artistes. C’est aussi le bruit des pas sur le site. Le froissement des vestes quand la nuit tombe. Les voix dans les talkies. Les rires derrière les stands. Le souffle d’une équipe qui tient. Le calme étrange qui commence à s’installer. Tout cela fait partie de la musique. Tout cela reste quelque part, mais demain, il faudra démonter. Rentrer.

Reprendre les bus, les bureaux, les écoles, les cuisines, les téléphones, les choses normales. Les Jeunes-Rives retrouveront leurs travaux. Le lac fera comme s’il n’avait rien entendu. Les barrières disparaîtront. Les scènes aussi. Ceux qui passeront là dans quelques jours auront peut-être du mal à croire qu’une ville entière a tenu ici, portée par du son, des bras, des câbles, des bénévoles et des chansons. Mais celles et ceux qui y étaient sauront.

Ils sauront qu’il y a eu, pendant quelques jours, un ailleurs construit de toutes pièces. Un ailleurs imparfait, vivant, bruyant, fatigué, traversé par le monde, mais capable encore de nous en protéger un peu. Un ailleurs où l’on a dansé, travaillé, attendu, couru, ri, parfois pleuré sans trop savoir pourquoi. Un ailleurs qui ne dure pas mais qui laisse une trace.

Alors, au moment de refermer cette édition, il reste peut-être cette image : un t-shirt de bénévole qui passe dans la foule, une phrase sur le torse, quelques mots qu’on lit trop vite, puis qu’on comprend trop tard.

Le son qui transperce l’âme et nous transporte ailleurs.

C’était écrit depuis le début. Il fallait juste attendre la fin pour l’entendre vraiment.

📸 Mélanie Jenzer


Joram Vuille

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