L’arbitrage des repas
Léna Jean-Petit-MatileJeudi 11 juin 2026
Manger au festival n’a rien d’un moment anodin : c’est une succession de microdécisions prises dans un contexte particulier, entre la faim, la foule, le temps et la part de hasard propre à l’expérience.
Certains stands reviennent année après année. Ils s’installent comme des repères familiers dans un paysage en mouvement. On les reconnaît, parfois même avant d’y penser vraiment. On ne s’y rend pas tant pour découvrir que pour retrouver. Ils offrent une forme de continuité rassurante, presque ritualisée. Dans un environnement où tout invite à l’hésitation, ils simplifient la décision : pas de comparaison, peu d’incertitude, simplement le souvenir d’un vécu satisfaisant.
À côté de ces points fixes apparaissent d’autres stands. Nouveaux, ils ne s’appuient sur aucun repère préalable. Ils reposent sur une promesse différente : celle de la découverte. Ici, rien n’est anticipé. Le choix naît de l’intuition, de l’envie de tenter quelque chose d’inconnu, avec la possibilité d’être surpris·e, en bien comme en moins bien. Là où le familier rassure, le nouveau déplace légèrement le centre de gravité de la décision.
Mais cette logique de choix ne tient que tant que la faim reste mesurée. Lorsqu’elle s’intensifie, les critères changent brusquement. La préférence ne se porte plus vraiment sur la nourriture, mais sur la file d’attente : celle qui semble avancer, celle qui paraît la moins décourageante, et dont l’attente paraît supportable. Tout le reste devient secondaire. À ce stade, l’objectif est simple : manger vite.
Il existe pourtant un autre scénario, presque inverse : celui où l’on accepte de patienter longtemps pour un stand précis, parfois durant de longs quarts d’heure. Dans ce cas, l’attente cesse d’être un problème à résoudre. Elle devient un temps assumé, intégré à l’expérience. Puis, lorsque le plat arrive enfin et que vient la première bouchée, le temps se recompose, comme s’il n’avait été qu’un passage nécessaire, entièrement absorbé par ce qui advient enfin.
Manger à Festi’neuch, c’est ainsi accepter ce léger désordre, car le souvenir ne se construit pas uniquement dans l’assiette, mais aussi dans tout ce qui l’a précédé.
📸 Marisa Baschiera
Léna Jean-Petit-Matile